Partage d’expériences pour le vivre-ensemble musulman-chrétien

Comment parler de « vivre ensemble » dans une société où deux communautés de religion différente, chrétienne et musulmane, s’observe avec méfiance et font peu d’effort pour partager leurs valeurs et leurs cultures ?

Le CSAPR a voulu s’associer au projet porté par Justice et paix Tchad pour ouvrir ce débat, aux côtés du Conseil supérieur des affaires islamiques, l’Entente des Eglises et missions évangéliques au Tchad , le réseau pour la promotion de la paix et de la citoyenneté au Tchad, l’Agence pour la coopération et la recherche au développement. Financé par le CCFD-terre solidaire, le Secours catholique et Misereor, ce projet s’engage dans un processus interculturel de dialogue et d’échange, « un projet de partage d’expériences en vue du renforcement de la cohabitation entre chrétiens et musulmans ». Le but est d’amener les leaders d’influence des communautés chrétiennes et musulmanes à partager ensemble des réflexions autour des thématiques telles que « laïcité et multiculturalité », « religions, violences et sociétés », « Islam, christianisme, démocratie et droits humains », pour construire une analyse commune sur des enjeux clés du vivre-ensemble.

Le projet s’est déroulé en quatre phases.

La première phase a consisté à faire venir au Tchad une mission d’une délégation française constituée de religieux et laïcs chrétiens et musulmans dans le cadre d’une immersion ; ce qui a permis de donner une tonicité au projet en renforçant les hypothèses de contenu et de modalités d’une expérience d’échange franco-tchadien sur « Vivre ensemble, religion et civilisation ». Cette phase s’est effectuée du 8 au 12 mars 2012.

La deuxième phase  du projet a consisté à l’organisation de voyages d’échanges entre jeunes tchadiens à N’Djaména, Moundou et Mongo, de février à juillet 2012. Ils ont été l’occasion de mobiliser les mouvements associatifs de la jeunesse sur cette thématique du vivre ensemble.

La troisième phase fut le voyage d’une délégation tchadienne de 6 personnes en France pour découvrir les réalités françaises en lien avec la problématique du vivre ensemble, pour découvrir leur conception de la laïcité et de la république. Le séjour s’est déroulé en septembre 2012 à Marseille, Paris et deux de ces banlieues. La délégation tchadienne était constituée du Père Tipo Deng Paolino, responsable du “service de rencontre avec l’islam” au sein de la Conférence épiscopale, de l’Imam Abakar Walar Modou de la Grande Mosquée de Ndjamena, de Brice Mbaimon Guedembye, jeune leader politique, d’Abderamane Ali Goussoumian (CSAPR) et de l’anthropologue Gondeu Ladiba. Au retour de France, l’Imam a convaincu le Haut Conseil Islamique de mettre en place un cycle de formation « Ethique et Religion » à l’image de celui découvert à l’Université catholique de Paris.

La quatrième phase de cette aventure eut lieu en décembre 2012 à N’Djaména. Un cycle de conférence de haut niveau fut organisé avec une délégation française constituée de de l’Imam Tareq OUBROU, recteur de la Mosquée de Bordeaux et du Père Christophe ROUCOU, chargé du dialogue avec l’Islam au sein de l’Eglise de France. Plusieurs rencontres se sont tenus : l’une avec 80 imams de la vile de Ndjamena, une autre avec 20 leaders de la société civile tchadienne, ou encore avec des religieux catholiques, protestants et musulmans pour réfléchir sur la formation des religieux au dialogue inter-religieux et au vivre ensemble. 2 journées d’échanges et de réflexions ont été financées avec 80 représentants de la société civile de l’intérieur du pays. Jeunes, femmes, paysans… tous engagés dans leur territoire pour une société plus juste, ont pu venir de 18 villes du pays pour partager ces moments. Certains ont mis 2 jours pour rejoindre Ndjamena.

Une grande conférence publique fut programmée le mercredi 19 décembre 2012 à la Grande Mosquée de N’Djaména, sur le thème : La laïcité : est-elle une solution dans un contexte multiculturel ? et une autre fut organisée le samedi 22 décembre à 15h00 au Centre Al Mouna sur les thématiques suivantes : Religions, violences et sociétés : regard croisé des “victimes et agresseurs” et ” L’islam, le christianisme, la démocratie et les droits humains : quelques pistes pour bâtir une société plus humaine”.

Construire la paix, c’est aussi faire que les religions aident à vivre ensemble, et non à séparer les communautés.

L'Imam Tarheq OUBROU et le Père Christophe ROUCOU

Le CSAPR a recueilli les impressions à N’djamena de l’Imam de Bordeaux, le mufti Tareq Oubrou et du Père Christophe Roucou (propos recueillis par T/ NODJINDO Marcelin).

Quelle expérience partagez-vous avec les religieux au Tchad ?

Père ROUCOU : Au mois de mars, ce fut une découverte, une expérience fondatrice. A la fois, le Tchad et la France sont très différents du point de vue social et économique mais nos deux pays se rassemblent sur les questions de fond. La première se trouve au niveau de l’identité. Nous évoluons dans un monde globalisé ; le professeur enseigne mais le jeune a un autre moyen de connaissance qu’est l’internet. En France se pose aussi la question de savoir qui nous sommes. Cela peut être un piège si nous définissons les gens par rapport à leur identité culturelle ; « tu es chrétien, tu es musulman, tu es juif ». Il faut éviter de réduire quelqu’un à une seule appartenance. Le deuxième défi est celui de la réflexion. Il ne faut pas se contenter des idées toutes faites. La problématique des médias est aussi importante. En France, au lieu d’aider à la compréhension des questions religieuses et de faire des passerelles entre les différentes religions, les gens mettent des barrières. Chacun dans sa communauté, Tarheq dans la communauté musulmane, moi dans la communauté chrétienne, a pour rôle de créer des passerelles. En France, il y a deux compréhensions de la laïcité. Il y en a qui pense que la laïcité, c’est le fait que l’Etat n’a pas de religion. Mais pour d’autres, la laïcité c’est le fait que la religion doit rester dans le cadre de la sphère privée.

Imam Tarheq OUBROU: J’irai peut être dans le même sens que Christophe Roucou pour parler de la cohabitation entre les religions en général, et l’islam et le catholicisme en particulier, notamment dans le cadre de notre modernité politique qui s’appelle ‘’la laïcité’’. Nous savons que la modernité politique a inventé le concept de l’Etat nation, puis on a forgé le concept de société qui est différent de l’ethnicité et de la tribu. Et puis, on a inventé un concept très intéressant qui s’appelle la citoyenneté. La fonction sociale d’une religion, c’est la pureté et le salut pour l’au-delà. Les religions, certes, sont au service de la vérité qui peut être différente, mais elles sont surtout au service des êtres humains.

Vous séjournez depuis quelques jours au Tchad et vous avez rencontré les leaders des différents groupes religieux. Quels seraient, d’après vos constats, les obstacles à la cohabitation interreligieuse au Tchad ?

Imam OUBROU : je crains que je n’aie pas assez d’éléments pour apprécier la situation. Mais je sens qu’il y a un début d’apaisement sociétal, grâce à la qualité des responsables religieux. J’ai ressenti qu’il y avait un apaisement méritant d’être encouragé. Toutefois, chaque phénomène a ses raisons.

Père ROUCOU : Lorsque je suis venu au Tchad en mars 2012, j’ai pu constater un problème au niveau de l’éducation. Je suis d’abord un professeur d’histoire. Je suis très impressionné par cette jeune femme qui parlait ce matin du même problème d’éducation de base (NDLR: dialogue interreligieux du 21-22 décembre 2012). La question qui se pose est comment peut-on parler de l’avenir du Tchad quand certains apprennent tout en français, et d’autres tout en arabe ? Comment les arabophones et les francophones pourront-ils se parler ? Quand je suis reparti en mars, je n’avais pas la solution. Mais lors de la rencontre du jeudi 20 décembre 2012, j’ai dit qu’il fallait que les responsables religieux soient bilingues pour améliorer cette vie ensemble. Je ne suis pas ministre du Tchad, je ne prétends pas avoir la réponse, mais si déjà les Tchadiens n’ont pas appris à vivre ensemble quand ils sont petits, comment le pourront-ils une fois adultes ? Même dans un pays comme la France, se pose la question de « je suis musulman, je suis chrétien, je suis de culture malgache, d’Afrique sub-saharienne, du Maghreb ». Quelles sont les valeurs communes pour que les jeunes français et françaises puissent vivre ensemble ? La deuxième remarque que je ferai, c’est que chez les jeunes Tchadiens, il y a un désir de vivre ensemble, il y a un désir de dépasser les clivages. C’était une chance pour nous de parler avec des jeunes musulmans et chrétiens, filles et garçons venus de tout le pays. Nous étions impressionnés. Et là, c’est significatif de ce que vivent les jeunes. A la question de savoir si dans les associations il y a des musulmans et des chrétiens, on m’a répondu oui. C’est très important pour l’avenir.

 Et quelle perspective voyez-vous pour une bonne cohabitation inter religieuse au Tchad?

Père ROUCOU : Il y a un réel désir des jeunes de vivre ensemble. Certes, je ne connais pas l’importance politique et économique du problème au Tchad, mais je connais l’importance de l’éducation pour favoriser le dialogue interreligieux. Alors, est-ce que les générations des ainés et les responsables sont capables d’entendre cela pour permettre aux jeunes de vivre leur désir ?

Auteur de l’article : Acentek01