Fora régionaux pour la consolidation de la paix

Le CSAPR a organisé des fora régionaux pour la consolidation de la paix en novembre 2013 à Abéché, Moundou, Kolobo, Mao et Sarh. Suite à la caravane pour la consolidation de la paix organisée en novembre 2012, le CSAPR s’est en effet rendu compte de la nécessité de multiplier ses actions en province pour favoriser le développement de mécanismes de dialogue œuvrant dans le sens de la paix durable. Plus précisément, les fora régionaux peuvent se décrire comme des espaces de concertation entre acteurs locaux, afin qu’ils échangent sur les menaces à la paix au niveau local. Ils ont chacun rassemblé une cinquantaine de participants (administrateurs, hommes politiques, forces de l’ordre, chefs traditionnels, chefs religieux, acteurs de la société civile).

Décloisonner la société tchadienne

La société tchadienne est encore aujourd’hui une société fragmentée et compartimentée. Les différents groupes qui la constituent se côtoient sans réellement échanger au fond sur les conflits qui peuvent les opposer et s’associent rarement dans la recherche de solutions. Agissant en cercle fermé, ils entretiennent la méfiance mutuelle. Le fossé entre l’administration et les administrés en est la preuve la plus flagrante, mais aussi l’incompréhension, voire le rejet réciproque entre acteurs politiques et société civile, ou encore les guerres de leadership et les difficultés d’alliance au sein de la société civile. Les fora ont donc constitué une réelle opportunité pour rassembler tout le monde autour d’une même table afin d’échanger sur des problématiques communes. L’un des enjeux primordial de cet évènement fut d’œuvrer à la construction d’une société exempte de clivages, au sein de laquelle l’État, les partis politiques, l’ensemble de la société civile et les communautés ne se verraient pas comme des adversaires mais comme des partenaires au service de la paix durable.

Promouvoir l’expression politique

En offrant une tribune aux acteurs de la vie publique locale, le CSAPR œuvre à la promotion de la libre expression politique. Le Comité a constaté qu’il y a une réelle confusion du rôle de chacun vis-à-vis de la politique. Cette dernière est accaparée par l’administration et les représentants des partis. Si jamais la société civile s’y aventure, elle est tout de suite qualifiée de partisane et accusée de vouloir brouiller le jeu politique. Pourtant, chacun est en droit de s’interroger sur la vie politique de son pays, de questionner le bien-fondé des politiques publiques mises en œuvre, de dénoncer, si nécessaire, ce que l’on pense être contraire à l’intérêt général, tout comme d’encourager une politique que l’on estime essentielle pour le bien-être de la population. En ce sens, les fora régionaux ont permis de clarifier le rôle de chaque acteur et de mettre en évidence le besoin de communiquer.

Les débats

A Abéché, les débats furent fortement politiques : s’ils ont aussi porté sur l’esclavage moderne et le monopole économique, ou encore sur les tensions religieuses, l’exercice des activités des partis et la gestion de la commune se sont retrouvés au cœur des échanges.

Les représentants des partis politiques ont dénoncé le contrôle total du parti au pouvoir dans la région et leurs difficultés à mener leurs activités d’animation de la vie politique sans être inquiétés (pressions, menaces, affectations autoritaires en dehors de la région…). Les débats ont particulièrement montré les divergences profondes entre les partis de la majorité présidentielle et ceux de l’opposition démocratique depuis les dernières élections. Le forum fut pour tous l’occasion de se réunir pour enfin s’écouter. Une forte mobilisation des participants eux-mêmes a d’ailleurs eu lieu en amont afin que le représentant du MPS qui est aussi le 2ème maire adjoint de la ville soit présent durant les trois jours de débat. Répondant à cet appel, ce dernier a déclaré qu’il ne fallait pas hésiter à les critiquer « si cela peut nous aider à changer et à changer les choses ». De son côté, le représentant de l’UNDR a accepté pour la première fois depuis les élections d’échanger avec les partis de la majorité présidentielle.

Concernant la commune, les acteurs locaux ont décrié la mauvaise gestion des finances publiques qui seraient directement contrôlées par N’Djamena et non par les agents communaux. Les lignes budgétaires furent même passées au crible et le maire a proposé de présenter prochainement, publiquement, le rapport de gestion de la commune.

 

A Mao, les participants ont dénoncé l’absence de communication de l’administration, et le fossé qui existe entre la population et les autorités publiques. La population se sent éloignée des problématiques nationales et ont exprimé le souhait de renforcer le lien avec l’administration. Plus spécifiquement, ils ont notamment condamné la création de chefferies « illégitimes ». En effet, en échange de bakchichs, les autorités publiques créent artificiellement des chefferies traditionnelles en plaçant des personnes qui ne sont parfois même pas originaires de la localité concernée. Les communautés ont réclamé leur suppression et la réhabilitation des anciennes chefferies. Sur le plan de la cohabitation pacifique, les vols de bétail à mains armées enveniment les relations entre communautés, davantage que les conflits entre agriculteurs et éleveurs. Mais l’un des problèmes principaux est en réalité celui des castes. La discussion sur le sujet a été lancée par les autorités publiques, notamment par le sous-préfet de Tchona et par le gouverneur, qui tentent de remédier à cette menace pour la paix. Malheureusement, le débat est difficile sur la question puisqu’il s’agit là d’une pratique ancestrale et la population nie la présence de conflits entre les castes, alors même que ces violences sont avérées et connues de tous. Les modérateurs ont du rappeler que ce thème avait été sélectionné puisque la mission exploratoire au forum a constaté qu’il avait largement été évoqué en aparté par les acteurs locaux.

 

A Moundou, les participants ont parlé à cœur ouvert et ont mené des débats fructueux face à la presse, la radio locale et la télévision nationale. Concernant la gouvernance locale, s’ils ont constaté qu’il y avait plutôt de bonnes relations entre l’administration et les administrés, ils ont tout de même regretté le manque de communication qui subsiste toujours entre eux.

Sur la cohabitation entre les communautés, c’est le conflit agriculteur-éleveur, très présent dans la région, qui a monopolisé les échanges. Les intervenants ont dénoncé le comportement des bouviers employés par les administrateurs et les militaires propriétaires de bétail. Ils ont constaté que les éleveurs traditionnels, de leur côté, n’entretiennent pas autant de conflits avec les agriculteurs. Les participants ont plaidé pour le respect de la Convention de Laoukassi pour résorber ce conflit.

Sur le thème de la gestion et le contrôle des ressources naturelles, le pétrole était bien évidemment au cœur des débats. Tous ont déploré l’opacité qui entoure la conclusion des contrats pétroliers et tous s’interrogent sur le respect du versement de la compensation financière de 5% pour la région et ses modalités de mise en œuvre. L’impact de l’exploitation pétrolière sur l’environnement est aussi une forte préoccupation pour les habitants de la région.

Concernant la situation des groupes vulnérables dans la région du Logone Occidental, les participants ont principalement dialogué sur le chômage qui frappe les jeunes. Ils regrettent le manque d’esprit d’entreprenariat des jeunes qui n’osent pas initier de nouveaux projets. Ceci démontre dans une certaine mesure l’environnement économique du Tchad où le dynamisme entreprenarial n’est pas soutenu, promu et développé par les politiques publiques.

 

A Sarh, chaque thématique a été traitée avec beaucoup d’engouement. Les débats ont été entièrement suivi par l’ORNTV. Concernant la gouvernance, les participants ont débattu des maux qui minent l’administration : complaisance dans les nominations des responsables, partialité, corruption, incompétence des agents (méconnaissance des circonscriptions, de leurs attributions, des textes…), instabilité des autorités nommées… De l’autre côté, l’incivisme de la population et le rejet à l’égard de l’administration ont été déploré. Le débat sur le foncier a clairement démontré la responsabilité des agents de cadastre (vente anarchique, expropriation, spéculation foncière). La problématique sécuritaire a aussi été traitée et a mis en exergue les implications de la situation en RCA avec la prolifération des armes, en plus de la criminalité habituelle. Sur les conflits intercommunautaires, le rôle des chefs de race et le problème de la dia étaient au cœur des préoccupations, au côté du conflit agriculteur-éleveur. Avec la thématique des groupes vulnérables, les intervenants se sont concentrés sur la situation précaire des jeunes et leur difficulté à trouver un emploi : manque d’orientation, pas de formations, manque d’entreprenariat. Du côté de la justice, l’inadaptation des lois actuelles a été décriée, ainsi que les jugements inéquitables et mal rendus, la lenteur dans le traitement des dossiers. Pour chaque thématique, les participants ont formulé des propositions de résolution très intéressantes qui seront communiquées aux personnes concernées.

 

A Kolobo, dans la région du Mayo-Kebbi Est (Bongor), en présence de l’ensemble des préfets des départements et du secrétaire général de la région, les participants ont d’abord échangé sur la relation entre administration et administrés. L’absence de communication entre le gouverneur, les préfets et la population a été décriée : les mesures sont prises sans que l’information ne soit répercutée à la base. La forte interférence de quelques ressortissants de la localité dans les affaires publiques (notables, hommes politiques…) a aussi été fortement dénoncée. Ce phénomène affaiblit gravement l’autorité de l’administration. Il est notamment visible lors de l’élection de chefferies (traditionnelles, cantonales…) et au niveau foncier ; le foncier qui est à présent le dossier brûlant de la région et qui crée de nombreux conflits entre autochtones et allogènes et entre autochtones eux-mêmes. Cela se complique encore avec l’intervention des chefs de race, extrêmement nombreux et difficilement identifiables, qui concurrencent l’autorité de l’administration dans la gestion des conflits. D’autant plus qu’ils auraient tendance à les attiser plutôt qu’à les résoudre. Bien sûr, ce sujet a occasionné une joute verbale sur la gestion du pouvoir entre le Viva RNDP (parti de la majorité présidentielle) et la CPDC (coalition de l’opposition). Par la suite, la relation avec les forces de l’ordre fut l’objet des débats. En présence de la gendarmerie, la police, la garde nomade et le Commissaire central de la ville de Bongor, l’attitude des agents a été largement incriminée dans la commission d’exactions de toutes sortes (arrestations arbitraires, amendes exorbitantes, séquestrations et actes de torture…). Les concernés ont nié être les auteurs des exactions décrites, ils ont seulement reconnu « certains débordements ». Ils ont notamment justifié le montant des amendes forfaitaires par le fait qu’elles étaient nécessaires au fonctionnement de leur administration. Enfin, la violence faite aux femmes fut l’un des autres sujets qui a suscité le plus de réactions. Plusieurs cas d’assassinats de femmes ont été répertoriés, souvent causé de la main même de leur mari. La femme étant considérée comme un bien de la famille, et donc comme une chose dont on peut disposer comme on le souhaite, les dérives sont récurrentes. Sur ce point, les participants ont regretté la très faible participation des femmes invitées au forum : seules 2 d’entre elles ont pu apporter leur témoignage (issues de Guelendeng et de Gounouganya). Il faut à l’inverse saluer la forte présence des jeunes, très actifs et volontaires. De la même manière, tous les administrateurs ont participé au forum du début à la fin et, sans nier les problèmes, ils ont tenté de proposer des solutions aux problématiques identifiées.

Auteur de l’article : Acentek01