Dossier – “Des sociétés prises au piège – Conflits et enjeux régionaux”

 Recherche sur les causes profondes des conflits

ACORD et CCFD – Terre Solidaire ont réalisée cette étude de Septembre 2011 à Avril 2012 dans 4 pays : le Tchad, la Centrafrique, le Soudan et le Sud Soudan.

Les attentes

ACORD et le CCFD-Terre Solidaire étaient particulièrement intéressés par les liens génératrices d’enjeux/de conflits entre le Tchad, la République Centrafricaine et le Soudan et le Soudan du Sud.
Cette recherche devait montrer les articulations entre ces pays : passages transhumants, partage des ressources (Lac Tchad, pétrole, gaz naturel, etc.), commerces transfrontaliers (nourriture, matières premières, armes, etc.), mobilités transfrontalières et mouvements de populations (pasteurs comme réfugiés ou populations déplacées). Mais elle devait aussi montrer les articulations au niveau plus macro: les jeux politiques et les conflits d’intérêts ainsi que les influences de l’évolution de la situation politique de l’un sur la situation des autres.

Les objectifs

1 – Problématiser l’histoire politique de la RCA, du Soudan, du Soudan du Sud et du Tchad, avec un accent spécifique sur la géopolitique régionale et notamment sur les interrelations entre ces quatre pays. L’idée est de mettre en avant les moments clés qui constituent le terreau et les causes des cristallisations actuelles (conflits, systèmes politiques bloqués, éléments de perpétuation et de dégénération des conflits, etc.) et de ne pas de faire une monographie historique pour chaque pays.

2 – Identifier, dans chaque pays et dans la région, les causes des conflits et en dégager les problématiques sociales/sociétales et économiques les plus saillantes ainsi que les dynamiques communautaires qui apparaissent comme remarquables, notamment dans une optique de résolution des conflits. Déterminer les points de convergence entre les quatre pays.

3 – Identifier et analyser le rôle de l’ensemble des parties prenantes (Etat, individus/leaders spécifiques, entreprises, Gouvernements dans la région et/ou au niveau international, etc.) qui nourrissent ou interfèrent dans les situations et cristallisations actuelles.

4 – Mettre l’accent sur l’identification et le rôle des acteurs de la société civile (locaux, provinciaux, nationaux pour les quatre pays et au niveau sous-régional) les plus actifs dans le règlement de ces problématiques. Analyser leurs motivations, leurs objectifs d’action, leurs positionnements ainsi que les éventuelles interactions entre eux et avec les autorités politiques/religieuses/communautaires/traditionnelles.

5 – Insister sur l’analyse des mécanismes traditionnels de résolution des conflits déjà en place et qui permettent souvent de sauver des vies et d’assurer la survie des populations.

6 – Dans la perspective de nourrir la réflexion de l’atelier conjoint CCFD/ACORD/équipe de consultance : proposer une série de recommandations sur les éléments qui contribueraient à vaincre les causes et symptômes des conflits et puissent contribuer au renforcement de la paix à différentes échelles. Ceci en vue de construire des passerelles entre les acteurs de la société civile (éventuellement en lien avec les acteurs identifiés au point 3) dans une optique de mutualisation des expériences et d’actions conjointes ayant un effet de levier sur les questions de politique intérieure et régionale.

Résultats de la recherche

PROBLEMATIQUES REGIONALES
Il existe dans cette région de nombreux problèmes communs et une vraie dynamique conflictuelle régionale. On observe en particulier que :
• L’État et la politique sont contrôlés dans les quatre pays par un parti, le NCP au Soudan, le SPLM au Soudan du Sud, le MPS au Tchad et le KNK en RCA.
• Les problèmes d’identité sont communs : la place de l’islam, la culture et la langue arabe, la fracture agriculteurs/éleveurs… mais aussi natifs et non-autochtones qui se retrouvent le long des frontières dans le sud du Soudan, entre Sud-Soudan et de la RCA, la RDC, l’Ouganda, et aussi la question des rapatriés du nord au Soudan du Sud.
• Les groupes armés sont présents dans toutes les régions : dans le sud du Soudan, dans le nord du Soudan, au Darfour, dans les montagnes Nubba, en RCA et au Tchad…

Les interactions entre ces pays sont très nombreuses. Des groupes politico-armés au niveau des frontières, l’ingérence des pays voisins (Soudan, Libye, RDC) et entre eux, des interventions fréquentes de l’armée tchadienne en RCA, des groupes ethniques transfrontaliers… De nombreux groupes armés traversent cette région. La LRA a créé une zone de non droit dans le Sud-Est de la RCA et étendent leurs activités dans le Soudan du Sud et au Soudan. Plusieurs groupes rebelles tchadiens et du Darfour sont basés en République centrafricaine, d’autres sont basés au Darfour et déstabilisent l’est du Tchad, de la Libye et Tchad.

Les liens entre ces quatre pays sont inévitables. Les flux de populations entre le Tchad et la RCA, le Tchad et le Soudan, le Soudan et le Soudan du Sud ont intensifié l’instabilité à l’intérieur de chaque pays et le long des frontières. Il existe des liens ethniques et des échanges commerciaux entre les populations du nord-est de la RCA et du Soudan, et le nombre de réfugiés soudanais en RCA s’élève à 14.000, beaucoup d’entre eux étant venus pendant la guerre civile au sud du Soudan. Beaucoup plus de réfugiés du Darfour sont dans des camps dans l’Est du Tchad. Les crises du Darfour, du Tchad et de la RCA sont intimement liées, tandis que la situation au Soudan du Sud continue de préoccuper le Soudan et son avenir politique. L’instabilité du Darfour crée en quelque sorte un environnement propice au conflit en RCA.

Entre le Soudan et le Soudan du Sud. Plusieurs facteurs nourrissent les conflits entre les deux pays : la domination du NCP et sa politique de marginalisation, et sa volonté de déstabiliser le sud, les problèmes économiques comme mentionné précédemment découlant de la perte des revenus du pétrole, le problème des frontières Nord / Sud, la démarcation de ces cinq frontières, les campagnes militaires contre le peuple des montagnes Nubba et du Kordofan méridional (qui bordent le sud et qui sont idéologiquement aligné vers le Soudan du Sud), les questions de circulation des populations entre le nord et le sud, les milices armées dont d’anciens membres n’ont pas été intégrés dans l’armée, et d’autres groupes qui n’ont pas été désarmés (neuf groupes luttent contre le gouvernement), le vol de bétail est répandu et transfrontalier.
Le commerce entre le Soudan et le Soudan du Sud a été réduit après le référendum, principalement pour contrecarrer le gain de l’autodétermination. Le sud reste tributaire du nord pour exporter le pétrole.
Mais aussi entre le Soudan du Sud et d’autres pays. On peut en effet noter des problèmes de frontière entre le Sud Soudan d’autres pays, avec l’Ouganda (Nimule), avec l’Ethiopie et au Kenya, dans le triangle d’Ilemi. La coexistence entre les communautés de différents groupes ethniques et entre les rapatriés et les populations autochtones posent problèmes.
Le commerce du sud avec le Kenya et l’Ouganda est en plein essor ; le Soudan du Sud est considéré comme un nouveau marché. Beaucoup de kenyans, d’ougandais, d’éthiopiens et d’érythréens sont dans le sud du Soudan pour faire des affaires, ce qui n’a pas manqué d’augmenter un sentiment de xénophobie parmi les populations les plus fragiles. En RCA et RDC, de nombreuses régions commercent davantage entre elles qu’avec leur capitale éloignées. Au niveau international, tous les pays (États-Unis, Russie, Chine, Égypte, Israël, etc.) courtisent le Soudan du Sud pour ses opportunités économiques.

Entre le Tchad et le Soudan : Le Tchad a servi de base-arrière pour certains mouvements rebelles du Darfour pendant plusieurs années avec des forces armées et leurs partisans vivant le long de la frontière avec le Soudan. En échange de l’hébergement, de l’équipement, du matériel, de l’argent et des uniformes, des groupes rebelles du Darfour ont agi comme partisans du Tchad, renforçant la capacité militaire de l’armée nationale du Tchad pour lutter contre les groupes rebelles tchadiens soutenus par le Soudan. Ils ont aidé le Tchad à repousser les rebelles tchadiens durant les diverses attaques de 2006 à 2009.
En conséquence, l’est du Tchad a le plus souffert au cours de cette période d’instabilité car il était soumis aux effets de la crise interne ainsi qu’à ceux de la crise du Darfour. L’interconnexion entre ces deux crises a conduit à une guerre larvée entre le Tchad et le Soudan, avec plusieurs répercussions régionales et internationales. Afin de prévenir une déstabilisation régionale susceptible d’être engendrée par cette situation, la communauté internationale est intervenue à deux niveaux : en amont pour aider les médiations entre les parties concernées tchadiennes d’une part, et entre le Tchad et le Soudan d’autre part. La communauté internationale est également intervenue en aval à travers les opérations de maintien de la paix au Darfour, dans l’est du Tchad ainsi que dans la partie nord de la République centrafricaine.

En RCA, outre les activités des rebelles et les sévices de leurs propres services de sécurité, les populations souffrent d’agressions d’autres acteurs armés de la région ; chaque année, des groupes importants de braconniers lourdement armés en provenance du Soudan entrent en RCA pour piller ses ressources fauniques. A partir de la RDC, l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) mène régulièrement des raids violents dans le sud-est de la RCA. A partir du Tchad et du Soudan, des bandes armées d’éleveurs traversent les frontières nationales pour faire paître leurs troupeaux. Elles se sont affrontées à plusieurs reprises avec la population locale et, dans leur sillage, le banditisme armé se développe.

LES CAUSES PROFONDES DES CONFLITS 

La question identitaire est au cœur des conflits dans cette sous-région

Dans cette période conflictuelle, les populations se reconnaissent d’abord sur la base de leur identité communautaire et ethnique, mais aussi sur la base de leur «légitimité» sur leur territoire (autochtone, allochtone mais aussi agriculteurs/éleveurs). Les tensions inter-religieuses sont également très fortes dans les quatre pays. Ce phénomène est à la fois naturel dans le contexte régional mais aussi un phénomène produit par des stratégies politiques (colonisation française au Tchad, influence libyenne au Soudan, jeu politicien, secte évangéliques…) ; On observe aussi des logiques de domination ethnique dans les 4 pays : Zaghawas et BET au Tchad, arabes du Nil au Soudan, Dinka au Sud Soudan et les Yakomas en RCA. Aujourd’hui, face à cette culture du rejet de l’autre, on observe progressivement l’élargissement de cette notion d’identité à la notion de citoyenneté, d’identité nationale, de laïcité, et de participation plus forte des femmes dans la vie des communautés… Ce sont les jeunes et les femmes qui portent cette évolution.

On peut donc recenser cinq problèmes identitaires dans la région : la question des groupes ethniques, c’est-à-dire lorsque les gens s’identifient et se définissent par cet aspect, alors la compétition, le rejet de l’autre et la domination par un autre sont exacerbés et peuvent provoquer des conflits aux niveaux local, national et régional ; la religion, particulièrement lorsque les affaires de l’État sont intimement mêlées à la religion et n’en sont pas séparées. La religion est donc utilisée comme un outil de discrimination et d’intimidation ; la question des autochtones, qui favorise généralement l’exploitation et la discrimination des démunis et des marginalisés ; l’instrumentalisation de la citoyenneté, lorsque l’État abuse de son pouvoir pour supprimer les droits et les devoirs de groupes spécifiques ; et les pratiques culturelles (comme la dia, le port d’armes…) qui peuvent propager la violence, les pratiques injustes et l’isolement des autres, par exemple les vols de bétail.

Religion: La question de la religion prend des formes différentes selon les Etats, mais la manifestation la plus fréquente est celle de l’islam par rapport au christianisme ou l’islam par rapport à la religion traditionnelle.

La question de la religion devrait être appréhendée au niveau national avec une constitution et des structures administratives qui reconnaissent et tiennent compte des différentes religions pratiquées dans la région. Mais, au Soudan par exemple, la pratique de la charia discrimine les gens de la région des monts Nouba. En RCA, les structures administratives et de gouvernance devraient avoir en place des lois qui reconnaissent la diversité religieuse de la nation, indépendamment des divisions religieuses historiques. L’instrumentalisation du terrorisme pour discriminer les musulmans durcit davantage les divisions religieuses, créant ainsi un vide sécuritaire qui engendre davantage d’insécurité dans la région.

Domination ethnique: La question de l’ethnicité et de la religion était au centre de la seconde guerre civile soudanaise qui a pris fin avec la sécession du Soudan du Sud.

Actuellement, la question de la domination ethnique comme facteur de conflit s’observe particulièrement dans le conflit du Darfour. Bien qu’il y ait une similarité religieuse au nom de l’Islam, les différences ethniques sont exploitées pour façonner la politique nationale. Alors que les habitants du Darfour sont musulmans d’Afrique noire, ils sont reconnus comme étant inférieures aux musulmans Arabes du Nord. Les divisions ethniques ont alors un effet d’entraînement à travers les frontières dans le Sud-Soudan et le Tchad, avec comme conséquence l’insécurité. Ainsi, le Darfour est devenu le théâtre d’une guerre par procuration transversale dans la région avec des rebelles soutenus par le Soudan du Sud contre Khartoum couplés à des rebelles contre le gouvernement tchadien qui soutiennent leurs principales causes, tout en apportant un soutien à des alliances secondaires.

La mal-gouvernance politique reste un point central de la conflictualité dans ces quatre pays

La sous-région est marquée par des régimes politiques qui ne semblent pas au service des populations dans leur ensemble mais davantage dans une logique de captation des ressources et éventuellement une redistribution vers leurs communautés. Ceci se traduit par une utilisation des fonds publics vers l’achat massif d’armes, un niveau de corruption très élevé des élites au pouvoir, une absence de système politique réellement représentatif… Les systèmes de régulation traditionnels sont en désuétude, les systèmes juridiques sont affaiblis, les sociétés civiles sont considérées comme une nouvelle forme d’opposition politique… Les populations ne se sentent pas bien représentées, n’ont pas confiance dans le système politique (partis politiques, élections…) et n’ont pas de prises sur les conflits interne et transfrontaliers. Les problèmes d’État sont monnaie courante au Soudan, au Soudan du Sud, au Tchad et en RCA. Les conflits internes sont principalement dus à la mauvaise gouvernance politique et économique, qui a eu comme principal impact les tensions communautaires ou les soulèvements populaires parfois très sanglants. Les répressions violentes de ces soulèvements au Soudan par exemple par les autorités centrales ont conduit à la rébellion armée, et si rien n’est fait, elles se produiront également au Soudan du Sud. Dans les quatre pays, ces tensions et divisions sont encore cristallisées par la fibre confessionnelle, régionale, tribale, linguistique ou clanique. L’absence d’espace démocratique se traduit par un système monolithique, tribal, monopartite, en plus d’une société civile faible contrôlée par l’État, qui étouffe les perspectives de mobilisation civile ou d’une organisation politique pour y faire face. La multiplication des groupes armés dans un pays donne lieu à sa militarisation, le plus souvent au détriment de la population civile. « Les civils » et les «militaires » sont parfois confondus, beaucoup de gens prétendant avoir l’un ou l’autre statut en fonction de la situation. Les pouvoirs publics utilisent l’armée pour leur propre protection, mais aussi comme un attribut de leur fonction et un instrument de coercition.

Sur la conflictualité liée à la compétition sur les ressources, l’étude a fait ressortir les problèmes de rapport entre agriculteurs et éleveurs, la difficulté de développer une économie locale dans un contexte agro-écologique difficile, la compétition locale violente entre communautés de base pour l’accès à l’eau et à la terre, les tensions liées à l’exploitation des ressources minières…

Cette conflictualité peut s’étendre également à un niveau de territoire bien plus large comme le conflit au Darfour avec les Janjaweed revendiquant l’accès à la terre et pose la question plus large de la durabilité du modèle pastorale dans une région qui se désertifie et dont la démographie augmente régulièrement. On peut recenser quatre problèmes liés aux ressources qui déclenchent les conflits dans cette région: les problèmes économiques à l’origine du déplacement des populations rurales vers les centres urbains, par ex en RCA ; la compétition pour les ressources qui se raréfient comme l’eau, la terre, les pâturages, l’élevage, par exemple au Soudan du Sud ; la répercussion des conflits (liés aux ressources) qui proviennent des pays voisins et des régions frontalières (par exemple la crise du Darfour) et la présence de ressources naturelles nationales très rentables comme le pétrole, les diamants (par exemple le pétrole au Tchad, au Soudan et au Soudan du Sud).

 

Télécharger (PDF, 7.79MB)

Auteur de l’article : Acentek01