Des jeunes au procès des collaborateurs de Habré

Le CSAPR et l’APAD (Action de partenaires pour l’Appui au Développement) ont mené une action conjointe pour permettre à des jeunes tchadiens d’assister au procès historique des complices présumés de Hissein Habré. Les associations de jeunes COPES, Koulina Sawa, AJCPT, CLAM jeunes, Al Rifak, APSJ, furent mobilisées pour la mise en œuvre de notre action. Cette initiative fut largement saluée sur place par le collectif des avocats des victimes, les associations de victimes, notamment l’AVCRHH, présidée par Clément Abaifouta, et par le représentant de Human Rights Watch, Reed Brody, qui travaille à leurs côtés depuis une dizaine d’années.

Une centaine de jeunes ont pu assister à l’audience du 14 janvier se déroulant au Palais du 15 à Ndjamena. Ils ont entendu le témoignage de trois plaignants, qui, face à leurs bourreaux, n’ont pas hésité à faire état des arrestations arbitraires, actes de tortures, disparitions, et conditions carcérales inhumaines que leurs proches ou eux-mêmes ont subi.

L’émotion dans la salle fut à son comble lorsque le tribunal projeta le film documentaire de 1992 tournée par la Commission d’enquête sur les crimes de Hissein Habré. Portant sur la police politique du dictateur, l’épouvantable Direction de la Documentation et de la Sécurité, il saisit toute l’horreur des crimes commis par le régime. Les images des cachots comme la « piscine » ou les « locaux », celles des fosses communes et des rescapés ont provoqué les sanglots déchirants de nombreuses victimes. Cette projection fut suivie par le témoignage poignant d’Ahmat Mahamat Hassane, docteur en droit constitutionnel et ancien magistrat, qui fut le Président de cette Commission d’enquête.

Devoir de mémoire

Ce procès, pourtant historique, est largement sous médiatisé. Or, il est primordial au processus de réconciliation entre tous les tchadiens. Il participe au devoir de mémoire, essentiel à la construction de la paix durable au Tchad. Plus particulièrement, les jeunes, qui n’ont pas vécu cette tragédie, doivent connaitre leur histoire, apprendre de cette histoire, afin qu’elle ne se répète pas. En étant dans cet amphithéâtre du Palais du 15 Janvier, dans cette atmosphère si particulière, ils ont saisi l’importance de ce procès pour les communautés tchadiennes. Beaucoup d’entre eux ont émis le souhait que tous les fils et les filles du Tchad se respectent enfin et vivent en paix, qu’ils soient enfants de victimes ou enfants de tortionnaires.

Non à l’impunité !

Cette action avait aussi pour but de clamer que l’impunité ne devait plus être de mise pour ces bourreaux et qu’il était temps que la justice soit rendue, au regard des preuves avancées. Car si le procès Habré qui doit débuter en mai au Sénégal est assez bien préparé, celui de ses collaborateurs à Ndjamena souffre de nombreuses lacunes dues à la précipitation avec laquelle il a été engagé.

Les autorités tchadiennes n’ont, semble-t-il, jamais voulu que ces procès voient le jour : elles ont été sollicitées pendant 24 ans par les associations des victimes, sans aucun résultat. Pire, certains militants étaient même menacés, intimidés pour qu’ils cessent leur lutte. Certains, comme Souleymane Guengueng, ont subi l’exil. Il est le fondateur de l’une des associations des victimes de Hissein Habré, l’AVCRHH, qui s’est battue pour rassembler les plaintes des survivants, recenser les victimes directes et indirectes de la répression.

Rappelons qu’Hissein Habré est accusé de milliers d’assassinats politiques et de l’usage systématiques de la torture lorsqu’il dirigeait le Tchad de 1982 à 1990. Plus de 40 000 tchadiens auraient trouvé la mort sous son régime. Chassés du pouvoir par Deby, il s’était exilé au Sénégal. Et c’est au Sénégal que va finalement s’ouvrir la voie de la justice pour les victimes grâce à l’inculpation d’Hissein Habré en 2000 pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre et torture, grâce au combat mené par les associations de victimes auprès de la justice sénégalaise. Une première victoire, de courte durée puisque les tergiversations politiques, qui furent notamment dénoncées par les Nations Unies, vont bloquer le processus et pousser la justice sénégalaise à se déclarer incompétente.

Après des années de blocage par le pouvoir sénégalais, il aura fallu attendre l’élection du Président Macky Sall en avril 2012 et une condamnation du pays le 20 juillet 2012 par la Cour Internationale de Justice pour que le Sénégal ouvre une procédure. Le 22 août 2012, le Sénégal et l’Union africaine ont signé un accord pour l’établissement d’un tribunal spécial au sein du système judiciaire sénégalais comprenant des juges africains nommés par l’Union africaine. L’arrêt décisif de la Cour Internationale avait ordonné au Sénégal de traduire Habré en justice « sans autre délai », soit en jugeant au sol, soit en l’extradant pour être jugé. C’est le 8 février 2013 que les « Chambres africaines extraordinaires » ont été inaugurées à Dakar pour poursuivre les principaux responsables des crimes commis sous le régime. Le 2 juillet 2013, Hissein Habré fut inculpé pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre et torture. Il fut placé en détention provisoire à partir de ce moment.

Avec la Constitution des Chambres africaines, les autorités tchadiennes ont subitement décidé de prendre en main le dossier, notamment en soutenant publiquement l’ouverture du procès, qu’elles n’ont pourtant jamais cherché à engager, et en aidant à financer le tribunal. Surtout, quand l’enquête menée sur Habré par les Chambres sénégalaises s’est étendue aux autres responsables du régime, elles se sont rapidement saisies d’une plainte déposée par Souleymane Guengueng en 2000 auprès des tribunaux tchadiens, qui a passé 2 ans et 4 mois dans les geôles de la DDS. Les autorités ont alors emprisonné des dizaines de responsables de la DDS, dont beaucoup exerçaient encore des fonctions de responsabilité au sein du système sécuritaire tchadien. Le gouvernement refusa de transférer au Sénégal deux hauts responsables de la DDS et mis rapidement un tribunal sur pied pour les juger, avec 22 autres accusés. Le Président Deby, lui-même un des commandants en chef de l’armée de Habré avant que la communauté zaghawa ne soit prise pour cible aurait-il pu être mis en cause ? Toujours est-il que cela s’est tellement fait rapidement que, selon Human Rights Watch, la Chambre d’accusation n’aurait même pas remarqué tout de suite que trois des accusés étaient depuis longtemps décédés.

Dans cette précipitation, aucun travail d’instruction sérieux n’a pu être mené. Aucune enquête approfondie n’a été mise en œuvre. On le remarque aux audiences du procès, c’est souvent la parole du plaignant contre celle de l’accusé comme le souligne Reed Brody de Human Rights Watch dans son article « Au Tchad, un procès contre la torture ». Il rassure tout de même : il reste les résultats de la Commission d’enquête sur les crimes de Habré et les dizaines de milliers d’archives de la DDS retrouvés en 2001, qui répertorient les noms de 1208 prisonniers morts en détention, sur un total de 12 321 victimes de mauvais traitements. Et n’oublions pas qu’il s’agit d’une importante victoire pour les victimes qui peuvent enfin confronter leurs bourreaux et espérer obtenir justice. Au Sénégal par contre, les juges d’instruction ont interrogé environ 2500 témoins et victimes, analysé les documents de la DDS, le fonctionnement des structures sécuritaires de Habré et exhumer les charniers. Ce sera la première fois que les tribunaux d’un pays jugeront le dirigeant d’un autre pays pour des crimes présumés contre les droits humains.

Source :

HRW

Habré Case

HRW

Au Tchad un procès contre la torture

Auteur de l’article : Acentek01